9503806 - le seul document


Cette Matthäuspassion de Georg Philipp Telemann, composée pour Gdansk en 1754, est le seul document permettant actuellement de prouver que le compositeur dut honorer des commandes de ce type émanant d'une autre ville que Hambourg. La grande cité hanséatique l'avait en effet élu dès 1721 cantor de la plus renommée des écoles impériales, et il servit
la métropole de l'Elbe jusqu'à sa mort, en 1767, par un travail qui exigeait officiellement l'écriture annuelle d'une Passion en forme d'oratorio qui devait être jouée dans chacune des cinq églises principales du lieu. Vingt-trois de ces œuvres tournées vers la semaine sainte ont été conservées jusqu'à nos jours. Cette Passion de Gdansk est une preuve nouvelle que le très vénéré compositeur de Hambourg continua, même très âgé, de revenir aux textes évangéliques et de chercher de nouvelles formes musicales à leur appliquer. L'œuvre, composée avec toute la maîtrise d'un musicien âgé, donne une idée du haut niveau de la musique d'église dans le port de la Baltique.
En effet, des Passions-oratorios furent entendus à Gdansk à partir de la moitié du 18ème siècle. La narration évangélique demeure intacte, mais un commentaire poétique libre y est inséré. Ces commentaires furent au départ uniquement des psaumes pour choeur ; les soliloques des per-sonnages dramatiques (Jésus, Marie, Pierre, Judas…) vinrent plus tard. Généralement - mais pas ici - ces interludes prennent la forme d'arias ou d'ariosos. Ici, Telemann suit la coutume locale : trente-quatre chorals sont insérés dans le texte religieux. Ce sont, presque sans exception, des expressions de la participation de la congrégation chrétienne plutôt que des soliloques. Une telle profusion de chorales ne se retrouve pas dans d'autres de ses compositions. Il est important de noter, toutefois, que des Matthäuspassions jouées à Gdansk, nous en connaissons de sept autres compositeurs qui présentent exactement le même modèle.
Cette Passion est remarquable par le nombre d'hymnes congréganiste et le peu d'arie qu'elle présente. Elle donne également un aperçu de la pratique compositionnelle de Telemann. Ce dernier tire les actes II à V, supprimant bon nombre d'interludes poétiques et de chorales hambour-geois, de sa précédente Matthäuspassion de 1750. La sinfonia d'ouverture, les premier et sixième actes, furent composés tout exprès pour la com-mande balte. Il est cependant établit que les anciens passages ne furent pas intégrés sans révision ; au contraire, ils furent transformés pour accen-tuer l'intensité et l'expressivité du texte déclamatoire. Beaucoup de sections devinrent, par ce procédé, de nouvelles compositions. Par exemple, Tele-mann utilise ici les chœurs de foule, avec leur déclamation pressante et leurs rythmes extraordinairement succincts qui intensifie l'effet dramatique. Le grand prêtre et les scribes hurlent dans la confusion Ja nicht auf das Fest (n° 3 b) et énergiquement résolus Er ist des Todes schuldig (n° 31 b). Les soldats bousculent Jésus dans une chaotique mesure à 6/8 dans
le choeur Gegrüsset seist du, Judenkönig (n° 44 d).
Toutefois, à l'écoute, l'auditeur d'aujourd'hui pourra demeurer quelque peu déçu. Aux avantages d'une certaine solennité sans pompe, sobrement équilibrée, s'y mêle une sorte d'empêchement à ne laisser se développer aucune amorce, que ce soit dans une aria ou une fugue de chœur. La piété, comprise dans le sens d'humilité, a pu peut-être engendrer une volonté de ne pas briller par une construction trop démonstrative ; le résultat donne un sentiment d'interruption répétée qui pour autant ne saurait participer à un suspens d'ordre dramatique. À soixante-treize ans, Telemann cisèle encore sa composition dans un métal des plus conformiste qui vient faire taire tout espoir d'inspiration.
L'enregistrement paru chez New Classical Adventure (NCA) et distribute par Membran Classic est d'une grande tenue en ce qui concerne l'orches-tre : la Capella Savaria de Szombathély (Hongrie) y est savamment dirigée par Pal Németh qui soigne une vision d'ensemble extrêmement sereine se permettant quelques effets théâtraux qu'à partir du milieu du 5ème acte. Côté voix, c'est nettement moins réussi. Sans détailler, le chœur n'est jamais satisfaisant, accusant des intervalles souvent aléatoires et un chant toujours laborieusement scolaire, tandis qu'aucune des voix solistes n'est tout à fait fiable. Demeure le plaisir d'entendre le baryton Klaus Mertens dont l'expressivité s'inscrit toujours dans le respect absolu de l'exacte cadre stylistique de cette musique.
Hervé König
Anaclase 16.09.2008